SÉRIE · 2023–2025
Nomophobia
Une archive photographique du geste le plus universel de notre époque, avant qu'il ne se transforme à nouveau.
Note d'intention
Il est partout. Le téléphone est devenu le cœur de nos interactions, une pièce centrale de nos émotions. Quand on ne sait pas quoi faire, on s’oublie dedans. Quand on est mal à l’aise, on s’y accroche. Et le soir, juste avant de dormir, on vérifie encore.
Entre 2024 et 2025, au fil de longs séjours en Thaïlande, au Vietnam, au Cambodge puis à Hong Kong, j’ai commencé à photographier ce geste devenu invisible à force d’omniprésence. C’est en triant mes images que l’évidence m’a frappée. Ce qui ressemble à une obsession est une nécessité. Un lien si organique que sa moindre défaillance — panne, perte, oubli — réveille une inquiétude immédiate.
Toute notre vie transite par cet objet, condition devenue indispensable à notre existence. Cette condition s’est imposée à nous. C’est l’objet et le geste les plus universels de notre époque. Nomophobia constate l’ampleur du phénomène et observe comment l’excès de sollicitations a fini par sculpter nos corps. C’est une posture qui transcende les âges, les classes sociales et les frontières.
Ces gestes photographiés, dont je suis aussi complice, disent fort en silence notre époque. Le téléphone est devenu, malgré nous, une extension de nous-mêmes. Il a remplacé nos lettres, nos porte-monnaie, nos journaux, nos baladeurs. Il occupe tous ces moments de vide qui nous emmenaient ailleurs.
J’avais rêvé d’un Leica. Il m’a fallu vingt ans pour y arriver. Entre-temps, le téléphone avait avalé l’image : on stockait, on accumulait, et l’on n’en faisait rien ; je me sentais noyée par cette abondance. Avec mon appareil, je voulais que photographier redevienne un geste important. Un objet qui ne sert qu’à une seule chose, qui ne vibre pas, qui ne réclame rien. Un outil pour décider, attendre, oser. Pour que l’image redevienne une rencontre particulière.
Ces images figent une illusion : celle de croire tenir le monde au creux de la main, en oubliant la démesure des ressources qu’il mobilise. Elles rendent visible un geste répété jusqu’à l’automatisme, au cœur d’un monde saturé de flux. Nous vivons ce geste comme une éternité, alors qu’il n’est qu’une étape. Nomophobia est une invitation à suspendre le temps pour le regarder vraiment. Saisir la posture de nos corps, cette inclinaison silencieuse, cette gravité étrange, avant que cette manière d’être au monde ne se transforme de nouveau.
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Rubber — Hong Kong, 2025
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Feeding The Feed — Phnom Penh, Cambodge, 2024
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Machines Will Do For Us — Phnom Penh, Cambodge, 2024
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Strike Pause It — Hong Kong, 2025
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Inside Out — Phnom Penh, Cambodge, 2024
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Night Guards — Phnom Penh, Cambodge, 2024
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Boys Boys Boys — Bangkok, Thaïlande, 2025
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Analog Store — Hanoï, Vietnam, 2024
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High Levels Still Don't Distract — Bangkok, Thaïlande, 2025
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Girls Girls Girls — Bangkok, Thaïlande, 2025